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Réflexions sur la transition de la générosité à la justice

10 février 2020
Hilary Pearson

La philanthropie est toujours une affaire de générosité. Mais devrait-elle et doit-elle aussi être une affaire de justice ? C’est la question posée par Darren Walker, président de la Fondation Ford, dans son livre From Generosity to Justice (2019). Walker a eu envie d’écrire cet ouvrage réfléchi (et de créer un forum en ligne) après avoir lu The Gospel of Wealth d’Andrew Carnegie. Toutefois, il mentionne aussi la provocation du commentaire d’Anand Ghiridaradas selon lequel « la générosité ne remplace pas la justice ». En effet, Ghiridaradas remet en question la philanthropie des riches en déclarant qu’ils utilisent la générosité pour dissimuler leur complicité dans l’injustice. Walker rétorque qu’il s’agit d’un continuum plutôt que d’un contraste binaire entre la générosité et la justice. Le défi qu’il se pose à lui-même et qu’il pose à tous les philanthropes est formulé comme ceci : « S’il existe un continuum entre la générosité et la justice, comment pouvons-nous orienter nos activités vers cette dernière ? »

Deux réflexions principales me sont venues à ce sujet quand j’ai terminé le livre de Walker. Tout d’abord, comment définit-on la justice ? Ce n’est pas simplement le contraire de l’injustice. D’une manière générale, Walker définit l’orientation vers la justice comme un objectif visant à changer les inégalités, ou à aborder et régler les « problèmes systémiques, et pas seulement leurs symptômes. » Il parle d’essayer de « transformer notre économie, notre société et notre gouvernement en des structures qui fonctionnent pour davantage de personnes et créent des chances égales pour tous… En d’autres termes, un changement structurel durable qui est avantageux pour des communautés entières. » Ce projet est ambitieux et complexe. C’est un objectif important qui devrait encourager les fondations à reconsidérer leurs approches et leurs méthodes.

Cependant, avant de commencer les mesures suggérées par Walker, devrions-nous faire une pause et réfléchir plus profondément ? De quelle sorte d’inégalité parlons-nous ? Quelles sont les causes des inégalités ? Et comment peut-on parvenir à un consensus sur la façon de changer les inégalités ? Dans un article récent fascinant sur ce sujet dans le New Yorker, Joshua Rothman écrivait que le concept d’égalité est flou. Bien que de nombreuses personnes conviennent que nous vivons dans une société inégale, nous ne sommes pas d’accord sur la façon de résoudre la situation. « Nous avons diagnostiqué la maladie. Pourquoi ne pouvons-nous pas nous mettre d’accord sur un remède ? » Rothman parle des points de vue des philosophes et des économistes qui ont essayé d’y remédier, mais comme il le fait remarquer, il existe de nombreuses façons différentes de parvenir à l’égalité (ou à une plus grande justice) : l’égalité des ressources, l’égalité d’accès, l’égalité de procédure, l’égalité de représentation. Les gens peuvent être à la fois égaux et inégaux. Nous sommes tous membres de la race humaine, et nous sommes donc tous fondamentalement ou « profondément » égaux, même si nous avons des parts inégales de talent, de beauté ou de chance. Toutefois, comment la société devrait-elle tenir compte de ces parts inégales ? En mettant en place des filets de sécurité ? En égalisant les chances ? Rothman cite la philosophe Elizabeth Anderson qui appelle cela « l’égalitarisme des chances. » Cependant, qui décide si une personne a de la malchance ou a fait de mauvais choix ? Et que se passe-t-il si cette approche se montre condescendante envers cette personne ? Comment savons-nous quelle justice nous cherchons ?

Rothman présente la définition multidimensionnelle de la justice du philosophe David Schmidtz dans le livre Elements of Justice de 2006. « Il est facile d’imaginer la justice comme une chose unitaire – un bâtiment unique et imposant, une Cour suprême. Mais il s’agit plutôt d’un ensemble de bâtiments ayant chacun sa propre fonction. Dans le quartier de la justice, Schmidtz identifie quatre structures : l’égalité, le mérite, la réciprocité et le besoin. Nous les consultons dans des contextes différents afin de résoudre différents types de problèmes… Dans la vie réelle, nous nous promenons dans le quartier de la justice. »  Par exemple, dans une équipe, les joueurs sont traités de manière égale en tant que membre d’une entreprise commune. Ils sont assignés selon leur talent (leur mérite), sont entraînés selon leurs besoins variés et se soutiennent mutuellement. La justice est rendue, à bien des égards.

Cela apporte une nuance supplémentaire importante à la discussion de Walker sur la manière dont la philanthropie peut avancer dans le continuum allant de la générosité à la justice : il ne s’agit pas seulement de la justice dans l’abstrait, mais de la justice dans la spécificité et le contexte.

Ma deuxième réflexion porte sur le fait que Walker suggère que nous nous éloignons du confort (la générosité) pour nous tourner vers l’inconfort (la justice). Comme l’a fait la Fondation Ford sous sa direction, Walker a réagi face aux inégalités qui façonnent les relations entre les donateurs et les bénéficiaires. Il explique clairement ce qui doit être fait pour modifier les systèmes et les pratiques internes des fondations : Remettez en cause votre privilège. Remettez en cause votre ignorance et vos préjugés. Remettez en cause votre orgueil. Dans chaque cas, il nous demande d’aller plus loin pour changer notre façon de penser. Il souligne que nous avons tous dans une certaine mesure des privilèges, qu’il s’agisse de notre naissance, notre sexe, notre orientation sexuelle, notre race, notre religion, notre famille, notre capacité physique, notre éducation ou notre revenu. Ces privilèges peuvent se rejoindre, se combiner ou même s’éliminer les uns des autres. Il est important d’en être conscient et de développer un sentiment de gratitude plutôt qu’un sentiment d’ayant droit. Pour ceux qui n’ont pas l’expérience vécue d’un problème et qui peuvent être ignorants ou avoir des préjugés en raison de leur ignorance, la solution est de participer, de passer du temps avec les autres et de les écouter. Lorsque vous remettez en cause votre propre orgueil, vous décentrez vos priorités personnelles ou institutionnelles. Personne ne possède de solution miracle, l’unique panacée qui résout un problème. Alors, utilisez des points de vue plus variés durant votre processus décisionnel, écoutez et apprenez, éveillez vos sens en pratiquant la proximité, transformez vos sens en intuitions en développant votre empathie.

Walker décrit en détail dans son livre toutes ces suggestions importantes et indispensables. Il est un leader dans le monde des fondations héritages des plus importantes fondations américaines, et il suit ses propres recommandations. D’autres personnes proposent également des réflexions et des ressources sur la façon de réimaginer la relation fondation-bénéficiaire dans le même ordre d’idées. Par exemple, le Trust-Based Philanthropy Project. Des guides récents du FPC sur l’égalité des sexes, la diversité, l’équité et l’inclusion fournissent d’excellents modèles canadiens.

Ma deuxième réflexion est plus préoccupante. Étant donné la situation actuelle, le cynisme populaire croissant et le manque de confiance dans les institutions, il se pourrait qu’on accuse les fondations d’agir trop peu et trop tard en ce qui concerne le « contrôle de leur privilège. » En outre, les fondations aux États-Unis et au Canada peuvent être critiquées pour leur aversion des risques et leur réticence à agir plus directement, soit en tant que porte-parole, soit en tant qu’organismes de financement des mouvements sociaux axés sur l’évolution des systèmes. Les solutions neutres ou fondées sur des données probantes aux problèmes d’inégalité ne suffiront pas. Comme David Callahan l’a indiqué il y a deux ans, « de nombreuses fondations semblaient prisonnières d’une mentalité surannée en ce qui concerne la manière dont le changement se produit et la façon d’avoir un impact. Ils ne comprennent pas les principales réalités de notre époque, comme la baisse de la confiance du public dans les institutions et les élites, et la hausse de la polarisation et du populisme. Dans cet environnement, l’expertise ne semble tout simplement pas avoir d’importance. Les mouvements sociaux, l’idéologie et les loyautés tribales sont ce qui fait changer les choses à l’heure actuelle. » Que peuvent faire les fondations pour investir davantage dans ces mouvements, développer des plateformes pour contrer les « fausses nouvelles » et soutenir les institutions et les réseaux qui favorisent la démocratie des idées et des politiques pour une plus grande justice ? Walker nous exhorte à avoir du courage. Et à prendre la parole. Le forum qu’il a créé comporte de nombreuses opinions philanthropiques. Écoutons aussi les opinions canadiennes.

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